Face à la répression, le deuil à distance de la diaspora iranienne

Alors que le régime évoque un bilan de 5 000 victimes, les exilés iraniens de France pleurent leurs morts et comptent sur l’Europe pour dénoncer la violence d’État.

Deux grands yeux perçants traversant un visage pétillant. Posée sur la table dressée en sa mémoire, la photo de Mohsen Rashidi déborde de vie. « Une vie injustement volée à l’âge de 42 ans pour avoir simplement manifesté », soupire Roya, sa sœur aînée, des grelots dans la gorge. Dans ce petit pavillon d’Argenteuil (Val-d’Oise), à 5 445 kilomètres d’Ispahan, sa ville natale, où son frère est tombé sous les balles des forces de répression de la République islamique, amis et proches défilent ce samedi 17 janvier sous la tente blanche dressée au milieu du jardin. Entre deux accolades, noyées dans les sanglots, tasses de thé et halva, cette pâtisserie au safran traditionnellement servie lors des funérailles, circulent de main en main. « J’ai beau chercher les mots, je n’en trouve aucun pour décrire la mort de Mohsen et de milliers d’autres innocents », murmure Hiwa, un ami de la famille, venu présenter ses condoléances. Difficile de faire son deuil à distance quand un rideau de fer sépare des millions d’Iraniens en exil de leurs familles. « En coupant l’internet il y a dix jours, le régime cherche à nous condamner au silence », se désole Roya, vêtue de noir.

Elle n’a appris qu’au petit matin du mercredi 14 janvier la mort de son frère. La veille, alors que les appels internationaux reprenaient avec parcimonie, son cousin, Reza, 35 ans, exilé en Hollande, reçoit un coup de fil d’Iran : « Mohsen est sorti manifester pour la liberté. Il a été tué vendredi 9 janvier. » Sous le choc, Reza saute derrière le volant de sa voiture et met l’accélérateur jusqu’en France. « La nouvelle de sa mort était trop douloureuse. Je voulais l’annoncer de vive voix à Roya », confie-t-il d’une voix brisée, en distribuant des dattes aux invités. Les yeux rivés sur la photo de son frère, Roya enchaîne : « Je n’arrive toujours pas à pleurer. Mais il faut parler, raconter, dénoncer. » Elle puise sa force dans les mots de sa mère, qui a enfin pu l’appeler il y a quelques jours. « En l’espace de quelques secondes, elle n’a prononcé qu’une phrase : le monde entier doit être informé de ce massacre à huis clos. Ne laisse pas le sang de ton frère s’effacer sous le poids du silence », dit-elle. Depuis, chaque appel, aussi furtif, soit-il, est une pièce de plus pour tenter de recomposer le puzzle de la tragédie.

Quand la vague de contestation, déclenchée le 28 décembre à Téhéran contre le coût de la vie, se mue rapidement en révolte antirégime, Mohsen, entrepreneur dans le BTP, rejoint sans hésiter le flot des insoumis, accompagné de ses proches et ses amis. Dépassée par ce mouvement de protestation inédit depuis la révolution de 1979, la République islamique lâche ses sbires contre la foule. À Ispahan comme ailleurs à travers le pays, la nuit du jeudi 8 janvier est particulièrement violente : les forces de sécurité tirent à balles réelles sur les protestataires, y compris les femmes et les enfants. « Le vendredi 9 janvier, malgré les risques encourus, Mohsen ressort manifester, mais cette fois-ci seul, poursuit Roya. D’après les témoins, il a été touché à la cuisse. Une blessure fatale : les gens qui ont tenté de le sauver n’ont vraisemblablement pas pu l’emmener à l’hôpital, où étaient déployés les miliciens bassidjis. Il est mort faute de soins médicaux »

Au bout de quatre jours de recherche désespérée, sa famille finit par identifier son corps à la morgue du cimetière Bagh-é Rezvan, à Ispahan. Pour sa mère, son épouse et sa fille d’à peine 4 ans, c’est une double peine : « Non seulement elles n’ont pas pu procéder au nettoyage du corps, comme le veut la tradition, mais ils ont voulu les forcer à dire qu’il était un milicien bassidji, victime des “terroristes”, et tenté de leur faire payer un “droit du tir” pour récupérer sa dépouille – ce qu’elles ont refusé ! Elles n’ont même pas pu organiser une cérémonie de deuil à la suite de l’enterrement. » Mais Roya, exilée en France depuis 2016, veut souligner le courage exemplaire des femmes de sa famille : « Mon frère avait préparé son testament avant de sortir manifester, et il avait insisté en leur disant : “Si je meurs, ne priez pas pendant mes obsèques”. Au final, ils leur ont imposé une prière funéraire, mais en signe de protestation, elles ont sciemment tourné le dos pendant le rituel. »

Chez les Rashidi, comme chez un grand nombre de leurs concitoyens, la résistance au pouvoir théocratique est une longue histoire qui s’écrit dans l’exil et dans le sang. « Je n’avais que 8 ans, et Mohsen, seulement 7 ans quand notre père, opposant au régime, fut arrêté, puis exécuté en prison », confie-t-elle. Mohsen, le plus âgé des garçons de la fratrie de six ans, endossa vite le rôle du chef de famille : renonçant à ses études pour subvenir aux besoins des frères et sœurs, restant au pays pour veiller sur leur mère. Depuis qu’elle a fui l’Iran il y a dix ans, pour des raisons politiques, Roya prenait régulièrement de ses nouvelles à travers la lucarne de l’internet, ce grand village par défaut où se retrouvent quotidiennement des millions d’Iraniens. « En imposant aujourd’hui un black-out sur les communications, la République islamique ne torture pas seulement 90 millions d’Iraniens à l’intérieur, mais aussi 8 millions d’Iraniens à l’extérieur », déplore une amie de Roya, qui préfère taire son nom. Elle avoue ne pas oser regarder les images terrifiantes de la morgue de Kahrizak, à Téhéran, parvenues sur Instagram via des terminaux Starlink : « J’ai tellement peur, dit-elle, de reconnaître le visage d’un proche. » Assise en retrait, une tasse de thé chaud dans la main, Mina (nom d’emprunt), une autre invitée, originaire de Kermanchah, évoque avec frisson ses cinq nuits d’angoisse et d’insomnie jusqu’à ce récent appel de sa sœur : « Ma nièce a vu des manifestants tomber sous ses yeux. Elle a même vu des agents du régime qui tiraient sur la foule depuis leur voiture. À Kermanchah, c’était comme à la guerre. »

Alors que l’internet commence à être rétabli de façon très restrictive dans certaines villes de province, Reza, le cousin de Roya, anticipe un bilan du massacre à la hausse : « Certains parlent de 12 000 morts. Mais je pense que les victimes sont beaucoup plus nombreuses ! Nous connaissons tous de près ou de loin quelqu’un qui a perdu un proche. Il faut prendre la mesure de ces manifestations : des vieilles dames en chaise roulante aux jeunes enfants portés dans les bras, il n’y a jamais eu autant de monde dans les rues, et les agents du régime ont tiré indistinctement sur tout le monde. »

Ce week-end, une source au sein du régime a elle-même reconnu la mort de 5 000 personnes, « dont 500 membres des forces de sécurité », selon l’agence de presse Reuters. À Téhéran, l’ayatollah Ali Khamenei, le numéro un du régime, persiste et signe en déclarant ce samedi vouloir « briser le dos des séditieux » qu’il accuse d’avoir tué des « milliers » de personnes, et continue à dénoncer un « complot américain ». Mais ni l’étiquette « terroriste » imputée aux manifestants, ni le « lâchage » de Donald Trump, qui a rétropédalé après avoir promis son aide aux Iraniens, ne passent au sein de la diaspora.

 « Aujourd’hui, nous comptons sur les Européens pour exercer une plus grande fermeté à l’égard de Téhéran, comme la fermeture des ambassades iraniennes et le placement des gardiens de la révolution, la branche armée du régime, sur la liste des organisations terroristes », insiste Reza, le cousin de Roya. Malgré l’épreuve, il veut garder espoir : « Mohsen n’est pas mort pour rien. À chaque nouvelle victime, la défiance envers le régime ne fait qu’augmenter. La République islamique finira par tomber. Un jour, nous rentrerons tous en Iran ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *