L’Iran plongé dans le noir numérique : la coupure totale d’Internet comme arme de répression contre un soulèvement national

Dans un nouveau tournant répressif d’une gravité exceptionnelle, les autorités iraniennes ont imposé le 8 janvier 2026 une quasi-rupture totale d’Internet à l’échelle du pays, alors que le mouvement de contestation entrait dans son douzième jour. D’après les mesures de NetBlocks, organisme indépendant de surveillance du réseau, la connectivité a été ramenée à des niveaux proches de zéro dans de vastes zones du territoire, coupant de fait des millions d’Iraniens du reste du monde et bloquant la circulation d’informations sur les événements en cours. Cette interruption intentionnelle, marquée par une chute estimée à 97 % de l’usage d’Internet, s’inscrit parmi les coupures les plus sévères de ces dernières années et traduit la détermination du pouvoir à étouffer un mouvement qui, parti de revendications économiques, s’est mué en contestation ouverte du régime.

La coupure : mécanismes techniques et choc immédiat

Les relevés en temps réel de NetBlocks montrent que le blackout s’est fortement intensifié autour de midi UTC le 8 janvier, correspondant au début de soirée en Iran, et qu’il a touché à la fois les connexions fixes et mobiles. Les réseaux IPv6, indispensables pour de nombreux services mobiles, ont été entièrement désactivés, comme le confirme également Cloudflare Radar, rendant inaccessibles les principaux sites internationaux, les services de messagerie et les VPN utilisés pour contourner la censure. Dans certaines provinces, notamment Kermanshah, la connexion a été pratiquement réduite à néant, tandis qu’à Téhéran et dans d’autres grandes agglomérations, le trafic a chuté de plus de 90 %. Cette stratégie s’inscrit dans une continuité : elle rappelle les coupures orchestrées lors des manifestations contre la hausse du prix de l’essence en 2019 et du soulèvement de 2022, au cours desquels l’extinction du réseau avait servi à dissimuler des répressions violentes, à empêcher l’organisation des rassemblements et à limiter la diffusion de preuves d’exactions.

Le pouvoir justifie ces mesures en invoquant la « sécurité nationale ». Les organisations de défense des droits humains y voient au contraire un outil destiné à isoler les manifestants, à empêcher la documentation indépendante des abus et à réduire au silence la société civile. Dans certaines régions, les lignes téléphoniques ont également été perturbées, compliquant encore davantage la situation : familles incapables de joindre leurs proches, journalistes empêchés de travailler, services médicaux ralentis ou entravés. Ces restrictions combinées aggravent la crise humanitaire sur place. Pour NetBlocks et de nombreux experts, ce type de coupure viole les standards internationaux en matière de droits humains et inflige aussi un préjudice considérable à une économie déjà fragilisée, en perturbant les échanges, le commerce en ligne et l’activité de multiples secteurs.

Les manifestations de la nuit du 8 janvier : défi collectif et répression sanglante

Cette mise à l’arrêt d’Internet fait suite à une nuit de mobilisation particulièrement intense, le 8 janvier, durant laquelle des foules se sont rassemblées dans plus d’une centaine de villes, parmi lesquelles Téhéran, Mashhad, Shiraz et Kermanshah. Les slogans exigeaient la fin des souffrances économiques, de la corruption endémique et du système autoritaire. Ce mouvement, amorcé fin décembre 2025 par des protestations contre l’inflation galopante et l’effondrement de la monnaie nationale, s’est progressivement transformé en soulèvement antigouvernemental plus large. Des mots d’ordre tels que « Ni Gaza, ni Liban, ma vie pour l’Iran » ont exprimé la colère face aux priorités géopolitiques du régime, jugées coûteuses, et à ses échecs en matière de gouvernance.

Des sources crédibles font état d’une réponse brutale des forces de sécurité, y compris du Corps des gardiens de la révolution islamique, qui auraient fait usage de balles réelles, de gaz lacrymogènes et procédé à de nombreuses arrestations arbitraires. Au 9 janvier, au moins 45 personnes auraient été tuées, dont huit enfants, tandis que le nombre d’arrestations dépassait les 2 000. Des témoignages signalent des descentes dans des hôpitaux pour identifier et arrêter des manifestants blessés. Dans la capitale, des affrontements ont éclaté avec les forces anti-émeutes près du grand bazar, alors que des grèves dans des secteurs stratégiques sont venues accentuer la pression sur le pouvoir. Des responsables politiques et figures de l’opposition en exil, parmi lesquels Reza Pahlavi, ont appelé à des rassemblements massifs à 20 heures, appel qui semble avoir contribué à la décision des autorités d’élargir la coupure.

Avant l’extinction presque totale du réseau, des vidéos transmises à l’aide de connexions satellites ou de fragments de bande passante montraient des scènes de résistance : des femmes en première ligne des défilés, menant les chants, et de jeunes manifestants faisant face aux véhicules blindés et aux unités lourdement armées. Les médias officiels, après avoir longtemps minimisé les événements, ont fini par reconnaître des « troubles », mais ont attribué les protestations à des « éléments terroristes » soutenus par l’étranger, notamment les États-Unis. Cette version n’a toutefois pas enrayé l’érosion de la légitimité du régime aux yeux d’une grande partie de la population.

Enjeux pour les droits humains et réactions internationales

Au-delà de l’aspect technique, cette coupure quasi générale représente une atteinte directe à des droits fondamentaux tels que la liberté d’expression et l’accès à l’information, droits consacrés notamment par la Déclaration universelle des droits de l’homme. En privant la population d’un outil essentiel pour communiquer, s’informer et documenter les abus, les autorités cherchent à rendre les violations moins visibles et plus difficiles à dénoncer.

Alors que les manifestations ne faiblissent pas, des appels se multiplient au niveau international pour déployer des solutions permettant de contourner cette censure numérique, comme l’accès à des services satellitaires de type Starlink, afin de rétablir un minimum de connectivité. Des organisations de la société civile et des défenseurs des droits humains exhortent les États et les institutions internationales à maintenir la pression, à soutenir les acteurs locaux, à exiger la fin des coupures et à demander des comptes au régime pour les violences commises.

Malgré la brutalité de la répression, la détermination de nombreux Iraniens demeure intacte. Dans un message transmis juste avant la plongée du pays dans le noir numérique, un manifestant résumait cet état d’esprit : « Ils peuvent couper Internet, mais pas nos voix. » Le chemin vers la démocratie en Iran reste semé d’obstacles et plongé dans l’ombre, mais la volonté de liberté, elle, continue de briller.

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