Pendant que la République islamique plaide la victimisation devant les instances internationales, ses bourreaux travaillent à la chaîne. Les chiffres sont là. Les noms aussi. Il est temps d’arrêter de faire semblant.
Il faut le dire sans détour : la crise des droits humains en Iran n’est pas un dommage collatéral de la géopolitique, c’est un projet politique. Elle a des auteurs, une chaîne de commandement, des prisons, des potences et un budget. Ce projet porte un nom : la dictature théocratique installée à Téhéran depuis 1979.
Le régime tue à un rythme inédit depuis les années 1980
Depuis le soulèvement déclenché fin décembre 2025, la machine répressive tourne à plein régime. Human Rights Watch décrit, dans son rapport mondial 2026, une répression meurtrière des manifestations qui s’est fortement intensifiée au début de l’année, avec des milliers de morts parmi les manifestants et les passants, des arrestations arbitraires de masse et un durcissement généralisé sous couvert de « sécurité nationale ».
Les exécutions suivent la même courbe. Les organisations de droits humains ont recensé au moins 78 exécutions en mai 2026, 141 en juin, au moins 82 en août, dont des prisonniers politiques, des femmes, des détenus kurdes, baloutches et afghans. L’immense majorité de ces mises à mort n’a fait l’objet d’aucune annonce officielle : la dissimulation fait partie de la méthode, au même titre que la corde.
En août 2026, des experts de l’ONU ont alerté sur le ciblage croissant des minorités ethniques, relevant qu’au moins 22 membres de la minorité kurde avaient été exécutés depuis le début de l’année, tandis que d’autres restaient sous la menace immédiate d’une exécution, dans un contexte d’allégations de torture et d’aveux extorqués.
Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des jeunes femmes de vingt ans pendues à l’aube, des pères de famille kurdes fusillés à la frontière, des étudiants raflés dans leurs universités, des prisonniers d’Evin tabassés lors de raids nocturnes, des malades à qui l’on refuse des soins pour les briser.
Genève a fini par nommer les choses
Le 23 janvier 2026, en session extraordinaire, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a adopté une résolution sur la détérioration de la situation des droits de l’homme en Iran, par 25 voix pour, 7 contre et 14 abstentions. Il a prorogé de deux ans le mandat de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits, présidée par Sara Hossain, en lui demandant d’enquêter d’urgence sur les violations graves et les crimes commis dans le contexte des manifestations, y compris en vue d’éventuelles poursuites judiciaires. Il a également prolongé d’un an le mandat de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme en Iran, Mai Sato.
Retenons la formule : « en vue d’éventuelles poursuites judiciaires ». C’est le seul langage que ce régime comprenne. Pas les communiqués de préoccupation, pas les appels au dialogue, pas les photographies de poignées de main dans les couloirs des Nations unies : la perspective, pour un juge, un procureur, un gardien de prison, un commandant des pasdarans, de finir devant un tribunal.
L’alibi des sanctions
Il ne se passe pas une session internationale sans que les représentants de la République islamique ne brandissent l’argument des mesures coercitives unilatérales : ce seraient les sanctions, et elles seules, qui affameraient les Iraniens, détruiraient leur système de santé, ruineraient leur économie.
Le débat sur l’impact humanitaire des sanctions est légitime, et il mérite d’être mené sérieusement. Mais il ne saurait servir d’alibi. Aucune sanction étrangère n’oblige un État à pendre 141 personnes en un mois. Aucune sanction n’impose le voile obligatoire, ne rafle des adolescentes dans la rue, ne torture des avocats, ne coupe Internet, ne truque les scrutins, n’interdit les partis, ne liquide les syndicats. Aucune sanction n’a contraint Téhéran à financer des milices régionales et un programme nucléaire pendant que ses propres provinces manquent d’eau et d’électricité.
L’embargo le plus efficace imposé au peuple iranien est un embargo intérieur : sur l’information, sur le corps des femmes, sur les urnes, sur la parole. Il est décrété à Téhéran, appliqué par le Guide suprême, la justice révolutionnaire et les gardiens de la révolution.
Ce que la communauté internationale doit faire
Cesser de traiter la République islamique comme un interlocuteur respectable en attente de réhabilitation. Exiger l’accès sans condition de la Mission d’établissement des faits aux prisons iraniennes. Documenter, nommer et sanctionner individuellement les responsables de la répression — juges, procureurs, directeurs de prison, chefs de la sécurité — plutôt que d’asphyxier indistinctement une population. Activer la compétence universelle devant les juridictions nationales. Protéger les diasporas, que le régime harcèle jusqu’en Europe. Et soutenir, concrètement, celles et ceux qui, en Iran, paient de leur vie l’exigence la plus élémentaire : vivre libres.
La mécanique des dictatures repose sur un pari : que le monde se lasse. Ne lui donnons pas raison.
