Quatre ans jour pour jour après la mort de Jina Mahsa Amini, Amnesty International met sur la table mille pages de preuves et une liste de 87 responsables à poursuivre pour crimes contre l’humanité. La question n’est plus de savoir ce qui s’est passé. Elle est de savoir si le monde aura le courage de juger.
Le 16 septembre 2022, une jeune femme kurde de 22 ans mourait entre les mains de la police des mœurs pour une mèche de cheveux. Quatre ans plus tard, l’Iran n’a toujours pas rendu de comptes, mais il n’a plus d’alibi. Amnesty International publie aujourd’hui l’une des enquêtes les plus massives de son histoire : plus de mille pages, des centaines de témoignages, un corpus de preuves accumulé pendant des années sur les trois premiers mois de la répression du soulèvement de 2022 en Iran.
Sa conclusion est claire: six catégories de crimes contre l’humanité ont été commises par les autorités iraniennes, de façon généralisée et systématique, à l’échelle du pays : meurtres, emprisonnements, disparitions forcées, torture, viols, persécutions.
Ce ne sont pas des « débordements ». C’est une structure de commandement
Pendant des années, les chancelleries ont préféré le vocabulaire du dérapage : usage excessif de la force, bavures, éléments incontrôlés. Le rapport d’Amnesty enterre cette fable.
Ce que l’ONG décrit, c’est une architecture. Une chaîne de commandement verticale, verrouillée, coiffée par un Guide suprême disposant d’une autorité absolue sur l’exécutif, le législatif et le judiciaire. En dessous, un ministère qui formule et coordonne la stratégie répressive. Et en bout de chaîne, les exécutants : le Corps des gardiens de la révolution islamique et la police de la République islamique, la FARAJA, d’où proviennent la plupart des 87 responsables identifiés.
Autrement dit : les tirs à hauteur de visage, les cellules d’Evin, les corps rendus aux familles avec interdiction d’organiser des funérailles, les viols en détention, les disparitions, rien de tout cela n’était un accident. C’était la politique de l’État, décidée en haut, appliquée en bas, protégée par un appareil judiciaire qui n’a jamais été autre chose qu’un bureau du pouvoir.
L’impunité comme plan de carrière
Le plus obscène n’est pas que ces hommes n’aient pas été jugés. C’est qu’ils aient été promus.
Parmi les responsables évoqués dans le rapport d’Amnesty figure Ahmad Vahidi, ministre de l’Intérieur au moment de la répression de 2022, porté cette année à la tête du Corps des gardiens de la révolution après la mort de ses prédécesseurs dans les frappes américano-israéliennes. Figurent aussi Majid Mir Ahmadi, alors vice-ministre de l’Intérieur chargé de la police et de la sécurité, et des dizaines de commandants du CGRI et de la FARAJA. Figure enfin Ali Khamenei, Guide suprême et commandant en chef jusqu’à sa mort en février 2026, soustrait à ses juges, mais pas à l’histoire.
Amnesty le souligne : nombre de ces hommes occupent encore des postes leur permettant de déclencher une nouvelle répression meurtrière, et certains ont gravi les échelons après les crimes. Dans la République islamique, réprimer n’est pas une faute professionnelle. C’est une ligne positive sur un CV.
La preuve par janvier 2026
Ceux qui voudraient ranger 2022 au rayon du passé devraient relire les mois écoulés. Lors du soulèvement de janvier 2026, le même appareil a ressorti les mêmes méthodes, meurtres de manifestants, arrestations de masse, aveux extorqués, exécutions expéditives, mais à une échelle bien plus vaste et bien plus sanglante. Amnesty parle d’une ampleur encore plus meurtrière et vertigineuse. Les décomptes mensuels des exécutions, qui n’ont jamais été aussi élevés depuis 1989, disent la même chose.
C’est là le vrai enseignement du rapport : une machine que l’on n’a jamais démontée continue de produire. L’impunité de 2022 a financé les massacres de 2026. L’impunité de 2026 financera les suivants.
Ce que réclame maintenant la justice
Amnesty appelle l’Assemblée générale des Nations unies à créer un mécanisme international de justice pénale chargé de poursuivre les principaux responsables de crimes contre l’humanité en Iran. C’est le minimum, et cela doit être soutenu sans tergiverser.
Il faut y ajouter l’évidence : l’activation de la compétence universelle par les juridictions nationales, en Europe d’abord, dès qu’un de ces hommes ou de leurs subordonnés pose le pied hors du territoire iranien ; le versement de la liste des 87 aux dossiers de sanctions individuelles ; la protection des exilés iraniens harcelés jusque dans nos pays ; et la fin des courbettes protocolaires devant les représentants d’un État accusé de crimes contre l’humanité.
Amnesty le dit elle-même : ce rapport n’est qu’un premier pas, et il ne met au jour qu’une fraction des responsables. D’autres enquêtes devront suivre, sur les atrocités d’hier comme sur celles d’aujourd’hui. Nous connaissons désormais les structures, les rôles, les noms. Ne pas juger, à ce stade, ne sera plus de l’ignorance. Ce sera un choix.
