Depuis le quartier des femmes de la prison d’Evin, à Téhéran, l’écrivaine emprisonnée Golrokh Iraee a fait parvenir en mai 2026 une lettre au PEN America. Dans ce texte, elle rappelle combien l’écriture et la liberté d’expression demeurent essentielles face à la répression exercée par l’État.
Golrokh Iraee y décrit la peur que suscitent, chez les autorités, les mots capables de nommer la réalité. À ses yeux, écrire revient à rompre le silence, à contester la censure et à faire surgir la vérité là où le pouvoir cherche à l’étouffer. La prisonnière politique évoque aussi un système marqué par la répression quotidienne, l’appauvrissement de larges pans de la population, les exécutions, les mobilisations populaires, les manifestations à l’échelle nationale et la douleur des familles qui réclament justice pour les victimes de la violence d’État. Elle dénonce également la pression constante qui s’abat sur les manifestants et sur celles et ceux qui critiquent le gouvernement.
Dans une autre partie de sa lettre, elle présente la plume comme la voix des personnes privées de droits, le miroir des souffrances des communautés marginalisées et un moyen de résister à l’effacement, à la censure et à la répression. Selon elle, l’écriture permet de préserver les faits et de porter les récits des victimes jusqu’à la communauté internationale.
PEN America a par ailleurs attribué à Golrokh Iraee son prix 2026 « Liberté d’écrire » lors de son gala littéraire annuel à New York. Ci-dessous, voici un extrait de sa lettre adressée au gala :
L’écriture comme acte de résistance
Depuis un lieu éloigné, je vous adresse mes salutations à vous qui êtes réunis pour célébrer la « Liberté d’écrire ». Je vous écris depuis un monde où les vérités n’ont presque aucune chance d’émerger, où se libérer des chaînes de la répression et de l’obéissance n’est pas reconnu comme un droit ordinaire, mais ne devient possible qu’en affrontant des dirigeants dont la force repose sur la peur qu’ils imposent à la parole et à l’action.
Ici, écrire sans crainte sur la souffrance de celles et ceux qui se dressent contre l’injustice est considéré comme un délit. Celles et ceux qui, par l’écriture, exposent au monde la destruction et la douleur sont réduits au silence, stigmatisés comme des criminels et traités comme tels.
Parler de la détresse des opprimés, de la pauvreté, des inégalités, de la répression et des meurtres systématiques, qui font depuis longtemps partie de nos vies, n’est jamais sans risque. Pourtant, écrire reste une étroite ouverture vers l’espoir, un appui pour la résistance et une étincelle capable d’alimenter la colère d’un peuple condamné à vivre sous la contrainte. L’histoire a montré que la colère lucide et déterminée des opprimés a toujours constitué la seule voie pour faire tomber la tyrannie.
Briser la plume pour faire taire la faim
Le pouvoir réactionnaire en place ne supporte ni la liberté de pensée ni le courage de s’exprimer lorsque la plume s’oppose aux potences, lorsqu’elle raconte la pauvreté et les inégalités, lorsqu’elle reflète les tables vides et annonce le soulèvement de ceux que la faim pousse à se lever.
C’est pourquoi il cherche à briser la plume elle-même. Cette plume qui relie la dureté du présent à l’espoir d’un avenir plus juste. Cette plume qui met fin au silence imposé par plus d’un siècle de répression sous les mollahs comme sous le chah, en le remplaçant par une conscience sociale et politique capable d’émanciper les opprimés et les dépossédés.
Nous écrivons pour résister à l’effacement des êtres humains, au rejet de la pensée et à la destruction des droits ainsi que des convictions politiques, idéologiques et sociales. Nous écrivons contre la disparition des valeurs et des idées que l’on a longtemps forcées à l’exil, à la marge et au mutisme.
Un combat sans frontières pour la liberté
Nous écrivons même lorsque notre liberté est entravée. Même lorsque nous sommes menacés, confinés, exilés ou contraints de payer notre engagement de nos vies. Durant toutes ces années de dictature implacable, sous le poids de l’exploitation et d’un pouvoir réactionnaire, à travers les montagnes, les forêts et les rues de nos villes, dans un Moyen-Orient pillé par le colonialisme et frappé par l’extrémisme, nous avons porté cette lutte dans nos poèmes, nos slogans, notre sang et nos vies.
Quand la plume commence à raconter la souffrance humaine, elle ne relève plus des frontières, des races, des nationalités, des genres ou des couleurs. Elle devient un cri commun contre l’oppression pour tous ceux qui ont été entraînés dans une bataille inégale.
Elle devient aussi le cri pour la justice dans la voix de Mah Monir Molayi-Rad, la mère de Kian Pirfalak, lorsqu’elle évoque le chagrin sans fin dissimulé derrière les jeux d’enfance de son fils, tué lors des manifestations à Izeh. Elle affirme que l’injustice ne durera pas et que les oppresseurs devront un jour répondre de leurs crimes.
La plume devient un cri contre toute souffrance et tout acte d’oppression, partout dans le monde. Si elle sert autre chose que la vérité, si elle se plie à l’opportunisme, alors elle a renoncé à sa raison d’être.
À vous, mes chers amis, dont les cœurs battent pour la vérité, dont l’engagement est d’écrire la réalité sans peur, vous qui honorez la plume et la lutte pour l’égalité et la libération, je dis que vos efforts conscients et responsables aux côtés des peuples opprimés qui se battent pour la justice feront entendre la voix de ceux que l’on a réduits au silence.
Nous nous libérerons de la répression, et nous savons que cela ne sera possible que par l’action collective. Pour la justice et l’égalité, jusqu’à ce que l’humanité soit délivrée de la répression et de la soumission aux tyrans.
Golrokh Iraee
Mai 2026
Quartier des femmes, prison d’Evin
