Il y a des prisons que l’on construit pour enfermer des corps, et d’autres pour étouffer des voix. À Téhéran comme à Karaj, en ce mois de juin 2026, le régime des mollahs a choisi de viser ce qui restait de plus précieux à ses prisonniers : le fil ténu qui les reliait encore au monde. En coupant l’accès au téléphone aux prisonnières politiques d’Evin et en laissant sombrer dans la solitude, à Ghezel Hessar, les manifestants raflés en janvier dernier, Téhéran ne sanctionne pas des délits. Il punit la dignité. Et il espère, une fois encore, que personne ne regardera.
Evin : des prisonnières maintenues dans un isolement total
À la prison d’Evin, sinistre vaisseau amiral de la répression iranienne, plusieurs femmes viennent de se voir privées de leurs appels téléphoniques. Pour qui n’a jamais connu la détention, cela peut sembler une mesquinerie administrative. Pour une mère, une fille, une épouse enfermée loin des siens, c’est l’arrachement du dernier lien : la voix d’un enfant, le souffle d’un parent, la preuve que dehors, on n’a pas oublié. Les en priver, c’est tenter de les faire disparaître vivantes.
Elles s’appellent Shiva Esmaeili, Marziyeh Farsi, Forough Taghipour, Zahra Safaei, Elaheh Fouladi, Golrokh Iraee, Sakineh Parvaneh. Ce ne sont pas des numéros d’écrou. Ce sont des femmes que le régime a jugées si dangereuses qu’il faut, jusque dans leur cellule, continuer de les isoler.
Derrière chaque nom, une vie brisée et une résistance obstinée qui force le respect. Shiva Esmaeili, 60 ans, arrêtée à Téhéran en mars 2023, purge une peine de dix ans et six mois. Marziyeh Farsi, 59 ans, interpellée en août 2023, a été condamnée à six ans. Forough Taghipour, 32 ans à peine, en est déjà à sa seconde arrestation : enfermée de nouveau en août 2023, elle a écopé de six années derrière les barreaux, presque un cinquième de sa vie anéanti d’un trait de plume judiciaire.
D’autres parcours disent à eux seuls la mécanique de l’acharnement. Golrokh Iraee, arrêtée en octobre 2022, purge six ans, après avoir déjà subi une première peine de six ans consécutive à son arrestation de 2016, suivie d’une nouvelle interpellation peu après sa libération. Comme si le régime ne supportait pas de la savoir libre. Sakineh Parvaneh, arrêtée en avril 2023 et condamnée à six ans, avait déjà passé trois ans en prison après 2020. Et puis il y a Zahra Safaei, 63 ans, dont l’histoire traverse les décennies : c’est sa troisième incarcération. Dans les années 1980, déjà, elle avait purgé huit ans pour son soutien à la résistance iranienne. Arrêtée à nouveau en septembre 2023, elle est repartie pour cinq ans. Une vie entière à payer le prix d’une conviction. Elaheh Fouladi, enfin, arrêtée en décembre 2023, a été condamnée à cinq ans.
Que reproche-t-on, au fond, à ces femmes ? D’avoir refusé de baisser les bras. C’est tout. Et c’est précisément ce qui terrifie un pouvoir qui ne tient plus que par la peur.
Ghezel Hessar : la torture par l’abandon
À une quarantaine de kilomètres de là, à Karaj, la prison de Ghezel Hessar offre un visage plus brutal encore de la même politique. Dans l’unité 3, et particulièrement dans les quartiers 35 et 37, croupiraient des femmes et des hommes arrêtés lors du soulèvement national de janvier 2026, cette génération qui, une fois de plus, est descendue dans la rue réclamer une vie digne d’être vécue.
Selon les informations qui parviennent à filtrer, ces détenus seraient privés de tout : d’accès réel à un avocat, de soins, des besoins les plus élémentaires. Plusieurs porteraient des blessures graves, fractures aux bras, aux jambes, à la mâchoire, dents brisées, sans recevoir le moindre traitement. Ce ne sont pas des séquelles d’accident. Ce sont les marques d’une répression qui frappe d’abord dans la rue, puis laisse les corps se déliter en cellule, faute de soins. L’abandon devient alors la continuation de la matraque par d’autres moyens.
Les témoignages qui parviennent à l’extérieur décrivent le quartier 37 comme un mouroir lent : près de deux cents prisonniers entassés dans une chaleur suffocante, l’eau coupée durant la plus grande partie de la journée. La crise sanitaire serait telle que les responsables pénitentiaires pousseraient les détenus à acheter eux-mêmes leur eau auprès de camions citernes. Que l’on mesure l’abjection : un État qui prive des prisonniers d’eau, puis la leur fait payer. La privation transformée en commerce, la soif comme instrument de soumission.
Partager le récit des prisonniers, refuser que le silence l’emporte.
Tout, dans cette double offensive, obéit à une logique : organiser l’invisibilité. Couper les téléphones d’Evin, étouffer les nouvelles de Ghezel Hessar, retarder les avocats, laisser les blessures s’infecter loin des regards. Le régime des mollahs sait que sa pire ennemie n’est pas la révolte d’un jour, mais la mémoire qui dure. Il sait que chaque nom prononcé à voix haute est une cellule qu’il ne contrôle plus tout à fait.
Les organisations internationales se doivent de dénoncer d’une seule voix cette escalade délibérée et coordonnée de la pression sur les prisonniers politiques, sur les femmes d’Evin comme sur les manifestants de Ghezel Hessar. L’attentisme est injustifiable, il faut réclamer l’envoi d’une mission d’enquête internationale autorisée à se rendre dans les prisons iraniennes, à constater les conditions de détention et à rencontrer directement les détenus, femmes et opposants en tête.
Cet appel n’est pas un vœu pieux : c’est une responsabilité que nous partageons tous. Car ces femmes et ces hommes ne demandent pas qu’on les sauve à leur place. Ils demandent simplement qu’on ne détourne pas le regard pendant qu’un régime ultra-violent tente de les effacer. Tant que leurs noms circulent, tant qu’on exige de savoir comment ils vont, ils restent vivants aux yeux du monde, et c’est cela, précisément, que le régime ne peut pas supporter.
Alors disons-les, ces noms. Shiva. Marziyeh. Forough. Zahra. Elaheh. Golrokh. Sakineh. Et tous ceux, anonymes, qui souffrent en ce moment derrière les murs de Ghezel Hessar. Les murmurer, les écrire, les partager, c’est déjà refuser que le silence l’emporte. Un jour, ces portes s’ouvriront. Et ce jour-là, l’Iran se souviendra de qui a regardé, et de qui a fermé les yeux.
